Partie Carrée, Daney & Verjux, Galerie Édouard-Manet, Gennevilliers

 

En relation avec la commande passée par la Ville de Gennevilliers à Philippe Daney et Michel Verjux pour valoriser et implanter dans l'espace public "la presse Bliss", patrimoine industriel des anciennes usines Chausson, l'école municipale des beaux-arts / galerie Édouard-Manet présente "La partie carrée". L'exposition, dont le titre n'est ni plus ni moins le surnom donné par Manet au Déjeuner sur l'herbe, est pour eux l'occasion d'un dialogue et d'une confrontation polysémique entre leurs travaux respectifs, entre la relation à la production d'une exposition et la réponse à une commande. Avec "La partie carrée", la galerie Édouard-Manet ouvre également ses espaces à un autre champ de la création, le design.

Engagés depuis le début des années 80 dans des activités proches mais cependant distinctes, le design mais pas que cela pour Philippe Daney, la création artistique pour Michel Verjux, ils mènent ensemble depuis 2008 divers projets ; la lumière, l'éclairage, l'espace étant les dénominateurs communs de leurs recherches.

 

Diplômé en architecture en 1986, Philippe Daney, à la fois architecte, designer et scénogaphe, ne se définit pas comme artiste mais comme "agissant dans le champ de l'art". Il a au coeur de se spréoccupations "la matière humaine". Pour lui, toute création est conditionnée par la réception pratique et sensible de l'utilisateur auquel elle raconte des histoires. La série des miroirs, comme Horloge sans nom, participent de ce dessein. Objets de design, pour autant, ces pièces au statut ambigu, s'inscrivent d'une certaine mesure dans la tradition du "memento mori". La surface accidentée des miroirs, par les ondulations tracées à la main dans les moules qui ont servi à les façonner, brise et fragmente dans un vis-à-vis solitaire, les reflets de leurs "regardeurs" comme autant de métaphores de "cette grande aventure du quotidien". Avec Horloge sans nom, il est aussi question du temps. pour Philippe Daney, en réalisant cette pièce, il ne s'agissait pas de créer une énième horloge. Sur la surface réfléchissante d'un côté d'un parallélipède rectangulaire, l'image de l'horloge de la gare de Lyon égrène le temps qui passe. Outre le fait de s'amuser d'obtenir l'heure précise en regardant une image filmée il y a déjà quelques années, Horloge sans nom est l'occasion pour lui "d'affirmer que le temps est incompressible. Le temps, écrit-il, ne passe pas. Il est en nous. Nous le consommons. Nous sommes l'addition de tous les temps que nous avons vécus. En ce sens, il n'y a pas à être de son temps, il y a à être, maintenant". Les gélules enfermant des fruits pourris s'inscrivent également dans ce propos. Cependant, en affirmant qu'il ne s'agit pas d'oeuvres d'art, Philippe Daney inscrit son activité dans un autre registre, celui du design, qui n'a pas pour vocation de produire des objets uniques. Enfin, La part de l'ombre, objet design à part entière et cependant chargé de poésie, produit une douce lumière circulaire au mur avec son pendant, sa part d'ombre, les deux étant indissociables.

 

L'éclairage au sens propre comme au sens figuré, résume en une formule générique l'ensemble du travail artistique de Michel Verjux. Depuis 1983, ses oeuvres sont constituées par des projections "in situ" et "in actu" d'éclairage, directionnelles, cadrables et focalisables. Perceptibles au premier regard comme simples formes géométriques lumineuses, entières ou fragmentées, projetées sur des surfaces, elles sont les indices, les signes, selon le principe de l'indexation, des conditions de l'exposition et des relations connexes entre ses éléments constitutifs. Elles désignent tout à la fois, la matière, l'acte - littéralement la mise en lumière -, les relations à l'espace, à l'évènement dans sa durée et dans sa relation au spectateur. "Pour qu'il y ait exposition, dit-il, il faut un espace sous un certain éclairage perçu par le regard du spectateur". L'utilisation constante du projecteur à découpe dans son travail permet dans des propositions variées de formes, de tonalités, de tailles, de désigner l'artefact dans un espace déjà éclairé et de produire dans le même temps des ombres comme métaphores de ce qui nous échappe. Outre la réalisation d'oeuvres in situ, Michel Verjux indexe l'un des miroirs de Philippe Daney. Placée dans la salle de préparation des expositions, l'oeuvre, sur le mode de l'ellipse, établit une relation entre espace de travail et espace de monstration, tout en désignant le gap qui existe entre les deux mondes. Cette mise en lumière d'une pièce de son "compère" créée également une relation transitionnelle à l'espace d'exposition ; le miroir dès lors ne réfléchit plus l'espace en soi mais en dresse le portrait lumineux par un jeu de réflexions. À cette première pièce commune, une seconde lui répond dans un rapport de réciprocité. philippe Daney, cette fois-ci, réalise une colonne-socle à partir de rebus de plaques de différents matériaux, transfiguration du déchet en objet design élégant, pour accueillir sur sa surface un éclairage de Michel Verjux. Ici l'oeuvre se donne moins à voir dans sa matérialité, mais davantage dans un dispositif tautologique où la perception de son aura est liée à sa mise en scène.

Au-delà des préoccupations communes sur la lumière et l'espace, et bien qu'agissant dans des champs différents de la création dont les finalités divergent, Philippe Daney et Michel Verjux n'ont de cesse de penser leur activité créatrice dans sa relation à l'autre ; en quelque sort comme un arc lumineux entre deux pôles.

 

- Lionel Balouin