Bâtiment B

 

L'actuel paradoxe de notre société est que nous prônons la transversalité alors que les étiquettes nommant chaque chose sont indéchirables.

Un bureau est un bureau. Une lampe de bureau doit ressembler à une lampe de bureau ; un siège de salle de conférences à un siège de salle de conférences. Pourtant, il est toujours question d'un homme confronté à de multiples usages. Ce même homme n'est pas intrinsèquement différent, qu'il soit aux fourneaux, en comité d'entreprise ou en train de se battre avec la matière dans un atelier.

 

Et pourtant, nous devons scénariser les usages, les mettre en images pour leur donner une existence. Ou plutôt, se donner une existence au travers d'eux. La chair renvoie à une image de nous-même, bien sûr, mais avant tout elle entoure nos fonctions vitales, contient nos esprits. Une autre chair est nécessaire pour entourer un usage, lui donner une figure : sans objet à honorer, pas de religion.

Il faut donc scénariser chaque usage d'un lieu sans l'alourdir d'un sens convenu. Se mettre en état de travail n'est pas forcément s'attabler à un bureau. Le statut d'un directeur peut tenir à autre chose qu'à l'épaisseur de la moquette de son espace privé.

En perte de repères, nous inversons la logique des choses. En soi, une usine n'est pas faite pour produire des usages dédiés à l'humain. À elle d'adapter ses outils, sa production, aux besoins d'une société qui se transforme. À l'évidence, l'individu s'adapte beaucoup plus vite au changement que la société et ses constituantes industrielles, politiques, censées ouvrir la voie, accompagner son évolution.

Fort de ce constat, nous nous devions de travailler avec des industriels conscients de cette évolution nécessaire.

Avec Nicolas Visier, nous avons décidé de lister les usages du Bâtiment B. Charge à moi de développer les outils nécessaires à la mise en condition des usagers, sans jamais tomber dans le conditionnement.

Blandine Didry, ma complice, a tout de suite compris que je ne voulais que l'on dessine un meuble de plus. Le projet s'est fait.

Le VIA et l'Unifa, toujours sensibles à la démarche qui précède l'action, lorsqu'elle a pour objet l'expérimentation raisonnée, nous ont accompagnés dans l'analyse du projet et la rencontre avec les industriels motivés par l'expérimentation.

 

 

Il est rapidement apparu que le terme « design BBC » semblait particulièrement approprié à la démarche. Bien qu'il ne s'agisse ni de design, ni de bâtiment basse consommation.

Nous voulions exprimer que, si nous sommes sensibles à une enveloppe BBC (architecture), alors la philosophie déployée dans la conception de l'enveloppe ne prenait sens que si nous l'appliquions à l'aménagement intérieur du bâtiment : matériaux justifiés ; formes sans effets de mode ; fabricants de proximité ; usages modelés pour le bien-être et le bien circuler dans l'espace, avec pour certitude : l'espace est au service de l'homme, le meuble n'est pas en soi un meuble, mais la proposition d'un usage modelable par l'utilisateur.

 

Nous produisons une société de méfiance. Faite de lois pour certaines nécessaires, pour d'autres castatrices. Nous produisons des concepts propres à chacune de nos activités. Nous nous opposons donc, éternels beaux parleurs, sur le terrain de la spécialisation, oubliant de nous ouvrir aux autres disciplines. Alors que, sans doute, sur le terreau du faire mixant les compétences, se trouve l'analyse porteuse d'avenir. Ce projet est fait du croisement des convictions et des spécialités de chacun. La confiance a été le liant qui a rendu possible qu'entre nous, nous avons fait la paix sans jamais commencer la guerre. J'entends : agir en complémentarité, en respect, plutôt qu'en opposition.

 

- Philippe Daney pour le livre Bâtiment B

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